Dolores Redondo : voyage au cœur du Baztán et des mythes Basques

Il existe des livres qui donnent envie de prendre la route. La Trilogie du Baztán de Dolores Redondo fait partie de ceux-là : à peine refermée, elle pousse le lecteur à chercher sur une carte cette vallée du pays basque espagnol où se joue toute l’histoire. Romans, adaptations au cinéma et territoire réel se répondent comme trois miroirs, au point qu’on croise parfois, dans les rues d’Elizondo, des visiteurs livre en main, en quête des lieux qu’ils ont d’abord découverts sur le papier.

L’œuvre centrale de Dolores Redondo se compose de trois romans qui forment cette trilogie : Le Gardien Invisible (2013), De Chair et d’Os (2015) et Une Offrande à la Tempête (2016). Elle s’est prolongée avec trois textes supplémentaires : La Face Nord du Cœur (2019) et En Attendant le Déluge (2024), qui se situent chronologiquement avant la trilogie, puis enfin Celles qui ne dorment pas (2024), qui lui fait suite.

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Les romans et leurs adaptations

Inspectrice de la police forale, Amaïa Salazar évolue seule femme dans un monde d’hommes, à la tête d’une équipe qui doit apprendre à la respecter. Autour d’elle gravitent des personnages masculins d’une grande diversité, loin du policier viril classique, et des figures féminines marquantes : ses sœurs, sa tante Engrasi, et bien d’autres femmes dont les parcours dessinent le vrai cœur de la saga. Amaïa elle-même porte une histoire personnelle bien plus ancienne que ses enquêtes, une histoire que l’ensemble des romans prend soin de dévoiler très progressivement.

Les trois premiers livres ont été portés à l’écran entre 2017 et 2020, avec Marta Etura dans le rôle d’Amaïa. Les films séduisent par leur atmosphère et leurs décors, mais ils prennent d’importantes libertés avec les romans, resserrant l’intrigue sur son versant policier au détriment de sa dimension mythologique. De quoi donner envie de comparer les deux versions, à condition de commencer par les livres.

Ce qui distingue vraiment cette saga, c’est la manière dont elle tisse l’enquête policière avec les croyances ancestrales du peuple basque : le Basajaun, gardien invisible de la forêt, la déesse Mari qui préside aux orages, les sorcières du Baztán et bien d’autres figures traditionnelles. Dolores Redondo, qui se définit elle-même comme « une écrivaine de tempête », construit un univers où l’ancien et le contemporain ne cessent de se répondre.

C’est précisément sur ce terrain que la trilogie devient la plus passionnante à interroger, au-delà de l’intrigue policière elle-même : celui d’un questionnement philosophique qui traverse toute l’œuvre sans jamais se refermer sur une réponse unique.

Le Baztán : monstres et Dieux

La question centrale pourrait se formuler ainsi : les monstres et les dieux existent-ils indépendamment de nos croyances, ou sont-ce nos croyances qui leur donnent existence ? Autrement dit, quand un peuple façonne depuis des siècles des figures comme le Basajaun ou la déesse Mari, ces figures sont-elles de simples représentations culturelles, commodes pour mettre en récit l’inexplicable, ou touchent-elles à quelque chose de réellement présent dans le monde, que la culture se contenterait de nommer ?

Ce dilemme n’est pas propre au pays basque ni à la fiction de Dolores Redondo. Il traverse depuis longtemps toute réflexion sur les phénomènes que la raison peine à expliquer entièrement.

  • Pur effet d’un cadre culturel, qui façonne à l’avance ce que chacun perçoit et croit reconnaître ?
  • Origine intérieure à l’esprit humain, capable par lui même de produire visions, terreurs et déchaînements de violence, sans qu’aucune force extérieure n’ait besoin d’intervenir ?
  • Part du réel qui échappe d’ordinaire à nos sens, plutôt que de n’être que des constructions de l’esprit ou de la culture ? Certaines expériences donnent-elles véritablement accès à cela ?

Dolores Redondo ne tranche jamais explicitement entre ces trois lectures, et c’est précisément ce qui rend son propos si riche. Elle met en scène des personnages qui incarnent chacune de ces positions : des enquêteurs rationnels qui rejettent d’abord toute explication surnaturelle comme pure superstition, des figures religieuses ou scientifiques qui s’opposent frontalement à une explication purement psychologique du mal, et des événements que rien de rationnel ne semble pouvoir justifier entièrement. Le lecteur est ainsi placé devant une question que la fiction ne referme pas : faut-il chercher, derrière des comportements et des morts qui semblent échapper à toute logique ordinaire, une explication réductible à la psychologie individuelle et au contexte social, ou faut-il accepter qu’une force plus ancienne, plus large qu’un seul esprit humain, soit à l’oeuvre ?

Identité personnelle, mémoire collective et liberté

Cette interrogation en entraîne une seconde, tout aussi centrale : quelle liberté reste-t-il à un être humain saisi par une force qui le dépasse, qu’on la nomme destin, malédiction, mémoire collective ou emprise psychologique ? Les personnages de la trilogie sont nombreux à porter en eux une histoire, une lignée ou un contexte qui semble avoir façonné leur destinée bien avant qu’ils n’aient pu choisir quoi que ce soit. La question du libre arbitre traverse alors tout le récit : sommes-nous responsables de ce que nous devenons lorsque notre histoire personnelle, familiale ou culturelle semble nous y avoir préparés de longue date ? Peut-on parler de faute véritable, ou seulement de destin accompli, lorsqu’un individu réalise ce que son passé ou son héritage semblait déjà inscrire en lui ? La trilogie ne donne pas de réponse univoque : elle montre des trajectoires où la responsabilité individuelle et le poids d’une histoire plus vaste que l’individu s’entremêlent sans jamais se dissocier complètement.

Il y a enfin une dimension plus largement anthropologique à cette réflexion, qui dépasse le seul cadre basque. Dolores Redondo interroge la notion de mémoire collective : certains lieux, certaines pratiques et certaines croyances semblent se transmettre à travers les générations avec une force qui excède la simple habitude culturelle, comme si des schémas très anciens continuaient d’agir sur les esprits sans que personne n’en ait clairement conscience. Certains penseurs ont vu à l’œuvre dans toutes les cultures humaines, par-delà leurs différences apparentes, un inconscient collectif, fond commun d’images et de figures partagées, au fond de ce que nous sommes. En choisissant d’ancrer son récit dans une région précise, avec ses propres légendes, tout en laissant deviner que des phénomènes comparables existent ailleurs, sous d’autres noms et dans d’autres traditions, l’autrice suggère que le problème qu’elle pose est moins basque qu’humain : celui de savoir ce que nos cultures font de la peur, du mal et de l’inexplicable, et ce que ces constructions, à leur tour, nous font.

Ainsi, la trilogie du Baztán dépasse le simple polar régional pour devenir une véritable interrogation portée par une intrigue prenante et un sens aigu du lieu. Le lecteur qui accompagne Amaïa Salazar dans son long parcours, depuis un rationalisme affiché jusqu’à une confrontation de plus en plus intime avec ce qu’elle avait d’abord rejeté comme superstition, est invité à se poser lui-même la question, sans qu’aucune réponse définitive ne lui soit imposée.

Une étude plus approfondie de cette œuvre, qui revient en détail sur les personnages, les adaptations au cinéma et l’ensemble de ces questions philosophiques, existe pour les lecteurs ayant déjà terminé les six romans. Cette étude complète dévoile des éléments centraux de l’intrigue et n’est donc destinée qu’à ceux qui ont refermé les livres. Elle est disponible au format PDF :


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